Le yoga devant son recul : une chance pour ceux qui transmettent

À celles et ceux qui transmettent

Ce texte s’adresse à toutes celles et ceux qui ont choisi d’enseigner le yoga, qui sortent tout juste de formation, et ceux qui enseignent depuis de nombreuses années, qui ont construit patiemment leurs cours et leur réputation, et qui sentent aujourd’hui l’élan de leur parcours s’essouffler un peu, sans toujours savoir pourquoi.

Leur question est légitime, car quelque chose a changé, depuis quelques saisons, dans la manière dont notre société regarde le yoga. Les salles se remplissent moins vite et les conversations se tournent vers d’autres pratiques, comme si l’élan qui portait le yoga s’était déplacé ailleurs.

Ce texte ne cherche ni à nier ce mouvement ni à s’en alarmer. Il voudrait le regarder calmement et le comprendre, pour montrer qu’il porte peut-être en lui une chance rare : celle de rendre au yoga une profondeur que sa popularité avait parfois recouverte. Nous sommes nombreux, enseignants de longue date comme débutants, à traverser les mêmes doutes et à chercher les mêmes réponses.


Un recul d’attrait

Commençons par ce que beaucoup d’entre nous ressentent : des cours qui se remplissent moins vite qu’avant et des élèves qui partagent désormais leur semaine entre le tapis, la machine de Pilates et d’autres activités. Certains studios ajoutent d’autres disciplines à leur planning pour continuer d’exister et, dans les conversations, le mot « yoga » semble avoir perdu un peu de son éclat.

Ce ressenti n’est pas qu’une impression. En France, le yoga a connu une croissance remarquable pendant les années de la crise sanitaire, avec un million et demi de nouveaux pratiquants en trois ans selon l’étude TGI de Kantar publiée en 2025. Cette croissance ralentit aujourd’hui : le yoga compte environ 4,9 millions de pratiquants, toujours devant le Pilates (3,9 millions), mais il ne progresse plus au même rythme.

Surtout, son visage change. En 2021, les 15-34 ans représentaient 37 % des pratiquants, contre 30 % en 2025, tandis que la part des 65 ans et plus passait de 15 % à 22 % et l’âge moyen de 44 à 47 ans. Le yoga ne disparaît donc pas : il mûrit, et il attire moins cette jeunesse qui fait et défait les modes.

Les lieux de pratique le ressentent aussi. Cet été, un réseau parisien de huit studios a été placé en liquidation après douze années d’activité, et sa fondatrice a évoqué, parmi plusieurs causes, la baisse de fréquentation du yoga et l’évolution des pratiques. Un cas ne fait pas une tendance, mais il dit quelque chose de ce que traversent de nombreux lieux.

Le mouvement dépasse d’ailleurs nos frontières. Aux États-Unis, d’après des données de plateformes de réservation reprises par la presse cet été, les studios de yoga installés depuis plus de trois ans ont réduit d’un quart leur offre de cours de yoga en 2026, et plus de quatre studios de yoga sur dix y proposent désormais aussi d’autres disciplines. Sur l’une des principales applications de réservation, le Pilates a été en 2025 la discipline la plus réservée pour la troisième année consécutive, le yoga arrivant en deuxième position. Une grande revue américaine s’est même demandé, cet été, ce qui était arrivé au yoga.

Le yoga semble cesser d’être la pratique dont on parle, qu’il faut avoir essayée et qui accompagne une certaine image de soi. Il est devenu ordinaire, passant du statut de mode à celui de pratique installée, avec les fragilités et les forces que cela suppose.

Ce recul est d’abord celui d’une mode, et une mode qui se retire laisse toujours voir ce qu’elle recouvrait.


Comprendre sans accuser

Face à ce recul, la tentation est grande de chercher un coupable : le Pilates deviendrait un rival, les autres travaux du souffle une contrefaçon, et les élèves partis des infidèles. Ce serait une erreur, et une attitude bien peu yogique pour le coup.

Ce que nous avons parfois promis

Il nous faut tourner notre regard vers nous-mêmes. Si le yoga perd de son attrait, ce n’est pas seulement parce que d’autres pratiques sont apparues : c’est peut-être aussi parce que nous l’avons laissé devenir ce qu’il n’était pas.

Nous avons parfois laissé dire qu’il rendait souple, mince ou tonique, et nous avons parfois enseigné des enchaînements rapides, rythmés par la musique, à peine différents d’un cours de fitness. Nous avons laissé les réseaux sociaux le réduire à des postures spectaculaires et à des corps idéalisés et, souvent avec sincérité, nous l’avons présenté comme une méthode pour le corps.

Or un yoga présenté comme une gymnastique finit tôt ou tard comparé à d’autres gymnastiques, parfois plus précises, plus progressives ou plus mesurables. Ceux qui venaient chercher un entraînement l’ont trouvé ailleurs, et leur départ ne dit pas que le yoga ne vaut rien : il dit que nous avions promis autre chose que ce qu’il est.

La part de la mode

Il faut enfin reconnaître ce que toute mode a de passager. Nous avons vu se succéder le step, l’aérobic, le cardio et l’entraînement fractionné, et le yoga, par vagues, a eu sa part de gloire. Cette heure s’éloigne, ce qui n’est pas une faute mais un cycle.

Une mode apporte la lumière, l’argent et la visibilité, mais elle apporte aussi ses exigences : être désirable, nouveau, photogénique. Lorsqu’elle se retire, elle emporte ce qu’elle avait donné, mais elle libère aussi de ce qu’elle imposait.

Comprendre plutôt qu’accuser, c’est donc accepter une idée simple : si d’autres pratiques répondent mieux à certaines attentes, ce n’est pas une défaite mais une clarification. Et une clarification est toujours le début d’un travail plus juste.


Ce que ce recul ne dit pas

Les chiffres mesurent des fréquentations, des réservations, des ouvertures et des fermetures de studios. Ils disent beaucoup d’un marché, mais presque rien d’une tradition.

Un marché n’est pas une tradition

Le yoga a existé bien avant de devenir un secteur d’activité, et il existera bien après que ce secteur aura changé de visage. Pendant des siècles, il s’est transmis sans studios, sans abonnements et sans images. Cela ne signifie pas que la question économique soit secondaire, et ceux qui vivent de leur enseignement le savent bien : un cours qui ne se remplit pas est un loyer qui ne se paie pas. Mais nous devons distinguer ces deux plans, car ce qui recule aujourd’hui est une forme d’économie du yoga, et non le yoga lui-même.

Le yoga a toujours changé de forme

Il suffit de parcourir son histoire pour le voir. Le yoga a été chant et souffle dans les hymnes védiques, puis regard intérieur dans les forêts des Upaniṣads. Il est devenu art d’agir avec justesse dans la Bhagavadgītā, discipline du mental dans le Yogasūtra, ou encore travail du corps et de l’énergie dans les traités du Haṭha. Au XXe siècle enfin, autour de figures comme Kṛṣṇamācārya et de ses élèves, il a pris la forme posturale que la plupart de nos élèves connaissent aujourd’hui.

Les historiens du yoga moderne le rappellent : il n’existe pas de forme unique et originelle du yoga dont toutes les autres seraient des dégradations. L’indianiste David Gordon White le résume ainsi : « chaque groupe, à chaque époque, a créé sa propre version et sa propre vision du yoga ».

Une tradition qui a traversé autant de mondes ne disparaîtra pas parce qu’une mode s’éloigne : elle changera encore de forme, comme elle l’a toujours fait.

Se garder de la nostalgie

Cette histoire nous protège aussi d’une illusion. Il serait tentant de répondre au recul actuel par un appel au retour, vers le « vrai » yoga, celui d’avant le marketing et les réseaux sociaux. Mais lequel ? Le yoga postural que nous enseignons est lui-même récent, et il n’y a ni âge d’or à restaurer, ni forme pure à retrouver.

Ce que nous pouvons retrouver n’est donc pas une forme ancienne, mais une direction. Les formes ont changé à chaque époque, tandis que la direction est restée remarquablement constante : partir du corps pour aller vers le souffle, du souffle vers l’attention, et de l’attention vers une manière plus juste d’être au monde.

Ce que le recul ne dit pas, et ce qu’il dit

Le recul actuel ne dit pas que le yoga a perdu sa valeur, ni que nos élèves ont cessé de chercher le calme, le sens ou la profondeur, ni que le métier de professeur de yoga est condamné.

Il dit autre chose, de plus modeste et de plus utile : qu’une certaine manière de présenter le yoga, centrée sur le corps et sur l’image, a fait son temps. Pour celles et ceux qui n’enseignaient pas seulement cela, cette nouvelle n’est pas une menace, mais une ouverture.


L’opportunité

Voici donc le cœur de ce texte. Le recul de la mode du yoga n’est pas seulement une épreuve à traverser : c’est une occasion, peut-être unique depuis des décennies, de rendre au yoga ce que sa popularité avait mis au second plan, à savoir le souffle, l’attention, la pensée et l’éthique. Et de le faire sans avoir à rivaliser avec le fitness sur son propre terrain.

Une salle qui se clarifie

Lorsque la mode se retire, une partie des élèves s’en va avec elle, et ce départ est douloureux, surtout pour ceux qui vivent de leurs cours. Mais il a une contrepartie : ceux qui restent, et ceux qui arrivent désormais, viennent rarement par hasard. Le public du yoga semble rechercher de plus en plus autre chose qu’un entraînement.

C’est une chance. Pendant longtemps, beaucoup d’entre nous ont hésité à parler de philosophie, de souffle ou de méditation, de peur de perdre des élèves venus pour bouger. Cette crainte a moins de raisons d’être, car la salle qui se dessine est, plus souvent qu’avant, une salle qui attend davantage.

Le souffle, de nouveau au centre

On parle aujourd’hui beaucoup de respiration, et nombreux sont ceux qui cherchent dans le souffle un moyen de retrouver un peu de calme et de présence. Cette quête rejoint l’une des intuitions les plus anciennes du yoga. La Haṭhapradīpikā l’exprime en une phrase devenue célèbre : cale vāte calaṃ cittaṃ, niścale niścalaṃ bhavet, « quand le souffle est agité, le mental est agité ; quand le souffle est immobile, le mental devient immobile » (2.2).

Le Prāṇāyāma n’est pas une technique de plus à ajouter à la fin d’un cours, mais un art à part entière, progressif, qui se construit sur des mois et des années. Il commence par l’observation, avant toute maîtrise, et préfère l’affinement à l’intensité, la régularité à l’exploit. Le souffle ne se force pas : il s’apprivoise.

Et c’est précisément ce qui le distingue de certaines pratiques en vogue, qui cherchent l’expérience forte, la décharge ou la catharsis. Ces pratiques ont leur place et leurs adeptes, mais le Prāṇāyāma propose autre chose : une discipline lente, respectueuse, et qui accompagne une vie entière.

La posture rendue à sa juste place

Si la posture n’est plus le produit d’appel du yoga, elle peut redevenir ce qu’elle est : un moyen de préparer le corps et l’esprit à l’immobilité, de libérer la respiration et de soutenir la vie.

Cela ne signifie en aucun cas abandonner les postures dynamiques, ni les enseigner avec moins de soin, mais les enseigner autrement. Une posture peut être une porte vers le souffle, et un enchaînement peut être construit comme une progression vers l’assise plutôt que comme une fin en soi. Le corps peut ainsi devenir le premier lieu de l’attention, plutôt qu’un objet à transformer.

L’attention, ce bien devenu rare

Nous vivons dans un monde qui se dispute notre attention à chaque instant, où les écrans, les notifications et les sollicitations de toutes sortes fragmentent nos journées. Beaucoup de nos élèves arrivent en cours avec un esprit dispersé, et repartent parfois sans avoir connu un seul moment de véritable présence.

Le yoga a, sur ce point, quelque chose d’essentiel à offrir. Il ne s’agit pas de transformer chaque cours en séance de méditation, mais de rappeler que cette pratique est d’abord un art de l’attention, et que cet art peut se cultiver dès la première posture, dans un regard posé, un souffle observé, ou un silence accueilli.

La pensée et l’éthique, comme pratique

Il reste une dimension que la popularité du yoga a souvent laissée de côté : sa pensée. Les textes du yoga posent des questions qui n’ont rien perdu de leur force. Qui suis-je, au-delà de ce que je fais, pense et possède ? Qu’est-ce qu’agir avec justesse ? Comment vivre sans être emporté par ses désirs et ses peurs ?

Ces questions ne sont pas réservées aux érudits, mais traversent toutes les vies, et nos élèves semblent plus que jamais prêts à les entendre.

Il en va de même pour l’éthique. Les yamas et les niyamas ne sont pas des règles morales imposées de l’extérieur, mais des manières d’habiter le monde. Les transmettre, ce n’est pas faire la morale et faire preuve de supériorité, mais plutôt montrer que le yoga se pratique également et surtout en dehors du tapis, dans une parole, un choix ou une relation.

Une vigilance s’impose toutefois : il ne s’agirait pas de remplacer un habillage par un autre, en faisant de la philosophie un nouvel argument de vente. La pensée du yoga ne vaut que si elle est étudiée avec sérieux, transmise avec humilité, et vécue autant qu’enseignée.

La liberté de ne plus être à la mode

Il y a enfin une liberté nouvelle dans cette période. Tant que le yoga était à la mode, il devait plaire, être photogénique, renouvelé, conforme à l’image qu’on attendait de lui, et beaucoup d’entre nous ont ressenti cette pression de proposer le cours qui attire, la posture qui impressionne, et le format qui se partage.

Réagissant cet été à un article sur la perte de prestige du yoga, la rédactrice en chef de Yoga Journal s’est demandé si c’était vraiment une mauvaise chose, en relevant l’ironie de voir critiquer pour son manque d’éclat une pratique qui enseigne justement à se tourner vers l’intérieur et à desserrer l’emprise de l’ego. La question mérite d’être posée, car un yoga moins regardé est aussi un yoga plus libre.

Libre d’aller plus lentement, de travailler en petits groupes, de consacrer une séance entière au souffle, de lire un texte ou de laisser place au silence. Libre, en somme, d’être fidèle à ce qu’il est plutôt qu’à ce qu’on attend de lui.

Une opportunité, pas une promesse

Mais cette opportunité ne garantit ni des salles pleines, ni des revenus confortables. Le métier de professeur de yoga reste et restera exigeant. C’est une direction qui demandera du travail : étudier, pratiquer, approfondir ce que nous transmettons, et oser le transmettre. Elle demandera aussi une certaine qualité de présence chez celui qui enseigne.


Ce que cela demande à celui qui enseigne

Une opportunité ne devient réelle qu’à travers ceux qui s’en saisissent. Le recul de la mode ouvre un espace, mais cet espace ne se remplira pas de lui-même : il demande à celles et ceux qui enseignent une certaine manière d’être, bien plus qu’un diplôme supplémentaire ou un nouveau format de cours.

Pratiquer avant de transmettre

Nous ne transmettons vraiment que ce que nous vivons. Un professeur qui parle du souffle sans l’avoir longuement fréquenté, ou de la méditation sans s’y être assis jour après jour, transmet des mots, et les élèves le sentent, souvent mieux que nous ne l’imaginons. La première exigence de ce moment est donc la plus simple et la plus difficile : pratiquer soi-même, régulièrement, et au-delà de la préparation de ses cours. Ce qui s’enracine en nous finit par s’entendre dans notre voix, se voir dans notre manière de guider, et se ressentir dans le silence que nous savons laisser.

Étudier, toujours

La deuxième exigence est l’étude. Si nous voulons rendre au yoga sa pensée, il nous faut la connaître, ce qui suppose de lire les textes eux-mêmes, dans des traductions fiables, et d’en comprendre le contexte plutôt que d’en retenir quelques formules. Le Yogasūtra, la Bhagavadgītā, les Upaniṣads ou encore les traités du Haṭha ne se résument pas en une phrase, et chacun d’eux demande du temps, de la patience et souvent l’aide de ceux qui les ont étudiés avant nous.

L’étude ne se fait pas seulement dans les livres. Continuons de nous former, de pratiquer auprès d’enseignants plus expérimentés, et de confronter notre compréhension à celle des autres.

Connaître ses limites

La troisième exigence est l’honnêteté sur ce que nous sommes et sur ce que nous ne sommes pas. L’enseignement du yoga n’est pas une thérapie, et le professeur de yoga n’est ni médecin, ni psychologue, ni kinésithérapeute, sauf s’il l’est par ailleurs. Le souffle, en particulier, n’est pas un terrain neutre : certaines pratiques respiratoires appellent de la prudence, et certaines personnes ont besoin d’un accompagnement que nous ne pouvons pas offrir.

Reconnaître ces limites ne diminue pas notre rôle, cela le rend plus juste. Un enseignant qui sait orienter un élève vers un professionnel de santé lorsque c’est nécessaire, qui évite de promettre des effets qu’il ne peut garantir et qui adapte sa proposition à la personne qu’il a devant lui inspire une confiance que nulle promesse ne remplace.

Les trois pièges du moment

Le premier serait de chercher à remplacer une mode par une autre. Après le yoga du corps et de l’image, il serait facile de vendre un yoga de l’« authenticité », de la sagesse ou de la spiritualité, avec les mêmes ressorts et les mêmes excès. La profondeur ne s’affiche pas : elle se pratique, et elle se reconnaît justement à ce qu’elle n’a pas besoin d’être mise en avant.

Le deuxième serait de céder à une forme de supériorité. Il serait tentant, en revenant au souffle, à la méditation et aux textes, de regarder de haut les autres pratiques, les autres manières d’enseigner le yoga, ou les élèves qui viennent simplement pour bouger. Ce serait contraire à l’esprit même de ce que nous voulons transmettre. Les élèves qui viennent pour leur corps ont toute leur place dans nos cours, et c’est souvent par le corps que commence le chemin vers le reste.

Le troisième serait de suivre la course à l’intensité. Puisque le souffle attire, la tentation existe de proposer des respirations toujours plus fortes, plus spectaculaires, plus émotionnelles, pour rivaliser avec les pratiques en vogue. Le Prāṇāyāma propose en vérité l’inverse : la progressivité, la douceur, et l’affinement. Rester fidèle à cette lenteur, c’est parfois accepter de proposer moins d’expérience immédiate, pour offrir davantage de profondeur dans la durée.

Une qualité de présence

Au fond, ce que ce moment demande tient en une qualité de présence : à sa propre pratique, aux textes que l’on étudie et que l’on trouve justes, et aux élèves que l’on accompagne.

Comme suggéré plus haut, la transmission passe autant (voire plus) par ce que nous sommes que par ce que nous disons. Un cours de yoga peut enseigner la patience par la manière dont il est conduit, et l’écoute par la manière dont le professeur observe. C’est sans doute là que réside la plus grande force de celles et ceux qui enseignent : non pas dans ce qu’ils savent, mais dans ce qu’ils incarnent, jour après jour, sans chercher à le montrer.


À ceux qui enseignent, débutants ou installés

Le doute que beaucoup d’entre nous éprouvent aujourd’hui n’est ni une faiblesse, ni un signe que nous nous sommes trompés de chemin. C’est la réaction normale de personnes qui tiennent à ce qu’elles font, au moment où le monde autour d’elles change.

À ceux qui commencent

Vous entrez dans ce métier au moment où la mode du yoga s’éloigne, et il est naturel de vous demander si vous n’arrivez pas trop tard. Je voudrais vous proposer de regarder les choses autrement : vous arrivez peut-être au bon moment, celui où il devient possible de construire sur un terrain plus solide que celui de la mode.

Ceux qui ont commencé à enseigner pendant les années d’engouement ont souvent dû apprendre à répondre à une demande pressante, rapide, parfois superficielle, et beaucoup ont mis des années à s’en dégager. Vous avez la possibilité de fonder dès le départ votre enseignement sur ce qui dure et ce qui compte pour vous. Ce que vous perdez en facilité, vous pouvez le gagner en cohérence.

Votre position de débutant est d’ailleurs une force. Elle vous garde ouverts, curieux, disponibles pour apprendre auprès de ceux qui enseignent depuis plus longtemps que vous. Ne cherchez pas à tout savoir trop vite, ni à copier les formats qui semblent fonctionner ailleurs : prenez le temps de découvrir ce que vous avez réellement à transmettre, et transmettez-le avec honnêteté, même devant un petit groupe.

À ceux qui enseignent depuis longtemps

Vos années d’enseignement vous ont donné quelque chose que rien ne remplace : l’expérience des corps, des souffles et des histoires de centaines de personnes, la connaissance de ce qui aide et de ce qui blesse, une capacité d’observation que seuls le temps et la répétition permettent d’acquérir. C’est précisément cette profondeur dont ce moment a besoin.

Le recul de la mode peut être l’occasion de recentrer votre enseignement sur ce que vous avez appris de plus essentiel, et de proposer enfin les cours que vous n’osiez pas proposer. Il peut aussi être l’occasion de transmettre à votre tour, en accompagnant les professeurs plus jeunes qui cherchent des repères. L’élan d’une carrière ne se mesure pas seulement au nombre d’élèves : il se mesure aussi à la profondeur de ce que l’on parvient à transmettre.

Ce qui est réellement possible

Ce texte ne peut garantir à personne des cours pleins ou des revenus stables, mais peut en revanche rappeler quelques voies que beaucoup d’enseignants explorent déjà, chacun selon sa situation.

Travailler en petits groupes, dans la durée, avec des élèves qui reviennent semaine après semaine, permet souvent un enseignement plus riche qu’avec de grandes salles changeantes. Proposer des cycles ou des ateliers consacrés au souffle, à la méditation ou à la lecture d’un texte permet de répondre à une demande réelle, tout en donnant au yoga l’espace qu’il mérite. L’enseignement en ligne, enfin, permet de toucher des personnes éloignées, à condition de ne pas sacrifier la qualité de la relation à la facilité du format.

Certains choisiront aussi de se former à d’autres disciplines, ou de partager leur temps entre plusieurs activités. C’est un choix respectable, qui ne retire rien à la sincérité de leur engagement envers le yoga. Il n’existe pas une seule bonne manière de traverser ce moment, mais il existe une manière juste de le faire pour chacun, en accord avec ce qu’il est et avec ce qu’il a réellement à offrir.

Ne pas rester seul

L’enseignement du yoga est souvent un métier solitaire, et cette solitude rend les périodes de doute plus lourdes. Pourtant, nous sommes nombreux à traverser les mêmes questions, et nous aurions tout à gagner à les traverser ensemble : échanger entre professeurs, partager nos expériences, nos réussites comme nos échecs, nous recommander des élèves plutôt que de nous les disputer.

La concurrence entre enseignants a souvent accompagné les années de forte croissance. Le moment présent invite plutôt à la coopération. Une communauté de professeurs qui se soutiennent, qui étudient ensemble et qui se transmettent ce qu’ils savent est sans doute la meilleure réponse que nous puissions apporter au recul de la mode : non pas une stratégie commerciale, mais une manière d’incarner, entre nous, ce que nous voulons transmettre à nos élèves.


Après la marée

Il arrive qu’une marée en se retirant découvre ce qu’elle recouvrait depuis longtemps : des roches, des chemins, et des formes que l’eau rendait invisibles. La mode du yoga a été une marée haute, généreuse et bruyante, qui a porté beaucoup d’entre nous et permis à des millions de personnes (moi y compris) de faire leur premier chien tête en bas. Elle se retire aujourd’hui, et ce qu’elle laisse apparaître n’est pas un désert, mais un paysage que nous avions peut-être un peu oublié.

Ce paysage est fait de souffle et de silence, d’attention et de questions, de textes anciens qui parlent encore et d’une éthique qui se vit au quotidien. Il est fait aussi de postures, bien sûr, mais de postures rendues à leur juste place, comme des portes, des prétextes, plutôt que comme des destinations.

À celles et ceux qui enseignent, débutants ou installés : ce moment n’est pas la fin de quelque chose, mais peut-être le début d’un yoga contemporain plus juste, plus sobre et plus fidèle à lui-même. Il ne demande ni de renoncer à ce que nous avons construit, ni de tout recommencer, mais de revenir à l’essentiel avec patience et avec honnêteté.

Le yoga a traversé des siècles, des mondes et des formes sans jamais dépendre de sa popularité. Il continuera de le faire, porté non par les tendances, mais par celles et ceux qui le pratiquent et le transmettent avec sincérité.
C’est à nous, aujourd’hui, de faire partie de cette chaîne.

Alex Blake

Alex Blake

Alex Blake est enseignant de yoga et formateur de la nouvelle génération de professeurs dans ce domaine.

Formé à de nombreuses écoles et lignées sur le travail du souffle, des postures et de la méditation, et passionné par les ponts qu’il est possible de faire entre ces pratiques ancestrales et les sciences modernes, il prône un yoga épuré, synonyme de curiosité et d’exploration, et à la portée de tous.

Il est également l’auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet.

https://www.alexblakeyoga.com
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