Les gunas : tamas, rajas, sattva

Il existe dans la philosophie du Sāṃkhya un concept qui, une fois compris, change la façon dont on regarde ses propres états intérieurs. Non pas comme des humeurs aléatoires ou des caprices psychologiques, mais comme des configurations énergétiques qui obéissent à des lois. Ce concept, ce sont les guṇas.

On entend souvent parler de sattva dans les cours de yoga, parfois de rajas ou de tamas, mais le plus souvent de façon impressionniste : "sois sattvique", "tu es très rajasique aujourd'hui", "le tamas te tire vers le bas". Ces formules ne sont pas fausses, mais elles restent à la surface d'un système philosophique d'une précision remarquable.

L'origine : le Sāṃkhya

Les guṇas sont une notion centrale du Sāṃkhya, l'une des six grandes écoles orthodoxes de la philosophie indienne, et le socle philosophique sur lequel Patañjali a construit le Yogasūtra. Le texte de référence du Sāṃkhya est la Sāṃkhyakārikā, attribuée à Īśvarakṛṣṇa, qui date de l'ère Gupta et se compose de 72 stances.

Selon le Sāṃkhya, la réalité se divise en deux principes irréductibles : Puruṣa, la conscience pure et immuable, et Prakṛti, la matière primordiale, la nature dans son sens le plus large. Tout ce qui est manifesté, tout ce qui est perçu, ressenti, pensé, appartient à Prakṛti. Et Prakṛti, dans toutes ses manifestations, est constituée de trois qualités fondamentales : les guṇas.

Guṇa (गुण) signifie littéralement "corde" ou "fil". Rien dans Prakṛti n'échappe aux guṇas. Ils sont présents en toute chose, en proportion variable, et c'est leur rapport de force momentané qui détermine la nature de chaque phénomène.


Les trois guṇas

Tamas : l'inertie

Tamas (तमस्) vient de la racine tama, qui signifie "obscurité". C'est le guṇa de la pesanteur, de l'inertie, de la résistance au mouvement. Dans la cosmologie sāṃkhya, tamas est la qualité qui maintient les choses en place, qui offre de la stabilité à la matière, qui permet l'existence de la forme.

Dans l'expérience humaine, tamas se manifeste comme lourdeur mentale, torpeur, confusion, résistance au changement, tendance à l'évitement. Le chapitre 14 de la Bhagavadgītā le décrit comme ce qui voile la conscience et lie l'être à la négligence et au sommeil. Dans son excès, tamas produit l'ignorance, la stagnation, l'incapacité à discriminer.

Mais tamas n'est pas mauvais en soi. Sans lui, rien n'aurait de solidité, rien ne pourrait se poser. Le sommeil profond est tamasique. L'ancrage, le repos nécessaire, la stabilité de la matière physique, tout cela relève de tamas. Le problème n'est pas tamas mais sa prédominance inappropriée.

Rajas : l'activité

Rajas (रजस्) est le guṇa du mouvement, de l'énergie, de la transformation. C'est lui qui met les choses en mouvement, qui initie le changement, qui donne l'impulsion. Sans rajas, rien ne bougerait. C'est la force motrice de toute activité dans Prakṛti.

Dans l'expérience humaine, rajas se manifeste comme désir, ambition, agitation, passion, énergie d'action. La Bhagavadgītā (14.17) décrit rajas comme ce qui produit l'avidité : poussé par un désir qui ne peut jamais être pleinement satisfait, l'esprit rajasique s'agite en permanence, cherche, obtient, désire de nouveau.

Là encore, rajas n'est pas un défaut. L'action juste, l'engagement dans le monde, la capacité à se mobiliser, relèvent de rajas. Un excès de tamas sans rajas produit la stagnation. C'est rajas qui permet de sortir de l'inertie. Le problème est que rajas, livré à lui-même, entretient une agitation qui rend la clarté impossible.

Sattva : l'équilibre

Sattva (सत्त्व) vient de la racine sat, "être", "vérité". C'est le guṇa de la clarté, de l'équilibre, de la luminosité. Dans la cosmologie sāṃkhya, sattva est la qualité qui permet à la conscience de se refléter le plus clairement dans la matière. Il ne supprime pas tamas ni rajas : il les maintient en équilibre.

Dans l'expérience humaine, sattva se manifeste comme clarté mentale, discernement, paix intérieure, aptitude à percevoir les choses telles qu'elles sont. La Bhagavadgītā (14.17) dit que sattva produit la connaissance. Un esprit sattvique peut discriminer, comprendre, agir avec justesse sans être emporté ni par l'agitation ni par la torpeur.

C'est pourquoi le yoga oriente la pratique vers sattva. Mais il faut être précis : l'objectif final du yoga, selon Patañjali, n'est pas de devenir "sattvique" au sens d'un état confortable et équilibré. Sattva lui-même est encore un guṇa, encore un état de Prakṛti. Le Yogasūtra indique clairement que même sattva lie la conscience, par l'attachement à la connaissance et à la joie qu'il procure. L'objectif est de transcender les trois guṇas, et non simplement d'en favoriser un.

Un rapport de force en mouvement permanent

L'une des idées les plus importantes du système sāṃkhya sur les guṇas est que rien n'est figé. Les trois guṇas sont toujours présents simultanément, en proportion variable, et leur rapport se modifie en permanence. Aucun être, aucune situation, aucune chose n'est purement sattvique, purement rajasique ou purement tamasique.

Ce rapport varie selon les individus, selon les moments de la journée, selon l'alimentation, l'environnement, les relations, les pratiques. Un même individu peut passer en quelques heures d'un état de clarté sattvique à une agitation rajasique, puis glisser vers une torpeur tamasique. Ce n'est pas une faiblesse de caractère : c'est la nature de Prakṛti.

C'est précisément sur cette mobilité que le yoga prend appui. La pratique des āsanas, du prāṇāyāma, de la méditation, du svadhyāya (l'étude de soi) : tout cela agit sur le rapport entre les guṇas. On ne supprime pas tamas par la force ; on introduit rajas pour initier le mouvement, puis sattva pour stabiliser la clarté obtenue.

Les guṇas dans la pratique du yoga

Cette grille de lecture a des implications concrètes, que l'on retrouve notamment dans le prāṇāyāma.

Certains exercices sont activants : ils mobilisent rajas. D'autres sont calmants : ils favorisent tamas dans son aspect de repos et d'ancrage. D'autres encore tendent vers l'équilibre sattvique. Ce n'est pas arbitraire : chaque technique agit sur le système nerveux, et cette action correspond à ce que la tradition décrit comme une influence sur les guṇas.

Concrètement, avant une séance de travail intellectuel exigeant, favoriser sattva a du sens. Avant le sommeil, favoriser tamas (dans son aspect de repos) est juste. Pour se réveiller ou se préparer à une activité physique, activer rajas est approprié. La question n'est pas "quel guṇa est bon ?" mais "quel guṇa est juste en ce moment, pour cette personne, dans ce contexte ?"

Kṛṣṇamācārya le formulait ainsi : le yoga doit être adapté à la personne, et non la personne pliée aux techniques. Comprendre les guṇas, c'est commencer à comprendre pourquoi une même pratique ne produit pas les mêmes effets sur des individus différents, ni sur le même individu à des moments différents.

Transcender les guṇas

Le Yogasūtra de Patañjali et la Bhagavadgītā s'accordent sur un point : l'objectif ultime du yoga n'est pas l'équilibre des guṇas mais leur dépassement. Guṇātīta, "celui qui est au-delà des guṇas", est le terme utilisé dans la Gītā (chapitre 14) pour décrire l'état de celui qui n'est plus conditionné par les oscillations de Prakṛti.

Cet état n'est pas l'indifférence, ni l'anesthésie émotionnelle. Il est décrit comme une présence lucide qui traverse tamas sans y sombrer, traverse rajas sans y être emporté, traverse sattva sans s'y attacher. Les guṇas continuent de jouer, mais ils ne déterminent plus la conscience qui les observe.

C'est l'objectif de la pratique au long terme. Non pas devenir "zen" au sens d'une sérénité de façade, mais développer une qualité d'attention qui reste stable quelle que soit la configuration énergétique du moment.

Alex Blake

Alex Blake est enseignant de yoga et formateur de la nouvelle génération de professeurs dans ce domaine.

Formé à de nombreuses écoles et lignées sur le travail du souffle, des postures et de la méditation, et passionné par les ponts qu’il est possible de faire entre ces pratiques ancestrales et les sciences modernes, il prône un yoga épuré, synonyme de curiosité et d’exploration, et à la portée de tous.

Il est également l’auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet.

https://www.alexblakeyoga.com
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