Les kleshas : les cinq causes de notre souffrance
Il est des concepts yogiques qui, dès qu'on les rencontre vraiment, changent la façon dont on se regarde.
Les kleśas font partie de ceux-là.
Le mot sanskrit kleśa (क्लेश) peut se traduire par affliction, poison mental, ou source de souffrance. Patañjali en identifie cinq dans le Yogasūtra, et les présente comme les racines profondes de tout ce qui entrave la conscience humaine. Non pas des défauts de caractère, non pas des péchés au sens occidental du terme, mais des mécanismes fondamentaux de la perception qui colorent, déforment et obscurcissent notre rapport à la réalité.
Comprendre les kleśas, c'est commencer à comprendre pourquoi nous souffrons, et pourquoi cette souffrance est si difficile à déraciner.
Le cadre : Yogasūtra II.3
Patañjali introduit les kleśas au début du deuxième chapitre du Yogasūtra, le Sādhanāpāda, le chapitre de la pratique. Ce n'est pas un hasard. Il ne s'agit pas d'une spéculation abstraite mais d'un diagnostic posé en vue d'un traitement.
Le sūtra II.3 les énumère :
avidyā-asmitā-rāga-dveṣa-abhiniveśāḥ kleśāḥ
Les cinq kleśas sont : avidyā, asmitā, rāga, dveṣa, et abhiniveśa.
Patañjali précise ensuite (II.4) qu'avidyā est le terrain sur lequel les quatre autres poussent. Elle est la racine. Les autres en sont les ramifications.
1. Avidyā — l'ignorance fondamentale
Avidyā est souvent traduit par "ignorance", mais cette traduction est trompeuse si on l'entend comme un simple manque de savoir. Il ne s'agit pas d'ignorer un fait ou une information. Avidyā désigne une confusion ontologique profonde : prendre l'impermanent pour permanent, l'impur pour pur, la souffrance pour plaisir, et surtout, prendre ce qui n'est pas le Soi (anātman) pour le Soi (ātman).
C'est une erreur de perception qui précède toute pensée consciente. Nous ne choisissons pas avidyā : nous naissons dedans. Elle est la condition de base de l'existence non éveillée.
C'est précisément pourquoi elle est la mère des quatre autres kleśas. Tant qu'on se trompe sur la nature de la réalité et sur ce que l'on est, tout ce qui découle de cette méprise sera faussé.
2. Asmitā — la confusion du voyant et de l'instrument
Asmitā est généralement traduit par "ego" ou "sens du moi", mais Patañjali est plus précis que cela. Il la définit (II.6) comme la confusion entre le puruṣa (la conscience pure, le voyant) et le buddhi (l'intellect, l'instrument de la connaissance).
En d'autres termes, asmitā est le moment où l'on s'identifie à ce que l'on perçoit plutôt qu'à ce qui perçoit. On se prend pour son corps, pour ses pensées, pour ses émotions, pour son histoire. On confond l'écran et le projecteur.
Ce kleśa est particulièrement subtil parce qu'il se nourrit de tout, y compris des expériences spirituelles. Le pratiquant qui s'identifie à sa progression sur le chemin, qui construit un "moi méditant" ou un "moi yogin", est tout autant sous l'emprise d'asmitā que celui qui s'identifie à ses échecs.
3. Rāga — l'attachement
Rāga désigne l'attachement au plaisir, ou plus précisément, le désir persistant de retrouver ce qui a procuré du plaisir par le passé. Patañjali précise (II.7) qu'il suit le plaisir comme son ombre.
Ce n'est pas le plaisir lui-même qui est problématique dans cette vision, mais le conditionnement qu'il installe : la tendance à courir après une répétition de l'expérience agréable, à construire son existence autour de cette poursuite, et à souffrir de son absence.
Rāga est le mécanisme de l'addiction dans son sens le plus large : pas uniquement aux substances, mais aux situations, aux personnes, aux états intérieurs, aux sensations.
4. Dveṣa — l'aversion
Dveṣa est le miroir de rāga. Là où rāga court après le plaisir, dveṣa fuit la douleur. Patañjali (II.8) le définit comme ce qui suit la souffrance.
Il se manifeste comme rejet, résistance, répulsion. La tendance à éviter tout ce qui a déjà fait mal, à construire des stratégies d'évitement parfois inconscientes et très élaborées, à préférer le confort de l'immobilité à la confrontation avec ce qui dérange.
Rāga et dveṣa fonctionnent toujours en tandem. Ce sont les deux bras d'une même mécanique réactionnelle qui nous fait osciller en permanence entre désir et répulsion, entre attraction et fuite, sans jamais trouver de repos stable.
5. Abhiniveśa — la peur de la mort
Le cinquième kleśa est le plus universel et, d'une certaine façon, le plus troublant. Abhiniveśa est la peur de la mort, l'instinct de survie, l'attachement à la continuité de l'existence.
Patañjali fait une observation remarquable (II.9) : cette peur est présente même chez le sage, même chez celui qui connaît intellectuellement l'impermanence. Elle est ancrée si profondément qu'elle semble innée, portée peut-être par la mémoire accumulée d'existences antérieures selon la cosmologie du Sāṃkhya.
Abhiniveśa n'est pas simplement la peur de mourir au sens biologique. C'est la peur de disparaître, de cesser d'être, de perdre ce à quoi on s'est identifié. Elle est le dernier rempart de l'ego.
Une architecture, pas une liste
Ce qui rend la vision de Patañjali particulièrement cohérente, c'est que les cinq kleśas ne sont pas une simple énumération. Ils forment une architecture causale.
Avidyā produit asmitā : parce qu'on se trompe sur la nature du réel, on construit une identité fictive. Cette identité fictive génère rāga et dveṣa : elle veut être protégée, nourrie, satisfaite, à l'abri de la douleur. Et au bout de cette chaîne, abhiniveśa : la peur que tout cela disparaisse.
Travailler sur les kleśas ne signifie donc pas s'attaquer à chacun séparément comme on traiterait des symptômes distincts. Patañjali indique que la voie passe par avidyā elle-même. C'est en dissipant l'ignorance fondamentale, par la pratique (abhyāsa) et le non-attachement (vairāgya), que l'édifice entier peut se défaire.
C'est tout l'enjeu du yoga tel que Patañjali le conçoit : non pas un mieux-être superficiel, mais une transformation radicale de la perception.