Yama et niyama secondaires : l'éthique du yoga au-delà de Patañjali

Patañjali n'a retenu que cinq yama et cinq niyama dans son Yogasūtra. Ce choix, devenu la norme dans l'enseignement moderne du yoga, n'est pourtant qu'une sélection parmi un corpus bien plus vaste. Dès certaines Upaniṣads tardives, puis dans la Haṭhapradīpikā, on trouve des listes de dix yama et dix niyama, parfois davantage. Certains de ces éléments recoupent ceux du Yogasūtra, d'autres s'en écartent nettement, et un terme souvent cité dans ce débat, Tarka, n'appartient en réalité à aucune des deux catégories.

La question revient régulièrement en formation : pourquoi cinq yama et pas dix, pourquoi ceux-ci et pas d'autres. Y répondre par « c'est ce que dit Patañjali » ferme la discussion plus qu'elle ne l'éclaire. Y répondre par l'histoire du texte, en revanche, ouvre une porte vers une tradition bien plus riche que la liste qu'on en retient d'ordinaire.

Une sélection parmi soixante textes

Selon le décompte qu'établit Svāmī Veda Bhāratī dans son commentaire du Yogasūtra, au moins soixante textes anciens et médiévaux traitent des yama, et soixante-cinq des niyama. Le nombre de yama retenus varie d'un seul à dix selon les textes, dix étant le cas le plus fréquent ; celui des niyama varie d'un seul, ahiṃsā selon la Śrīpraśna Saṃhitā, à onze chez le Bhāgavata Purāṇa, qui y ajoute l'hospitalité envers l'hôte. Patañjali choisit cinq de chaque, sans jamais les définir individuellement : le Yogasūtra, fidèle à son habitude, suppose un lecteur déjà formé, qui sait de quoi il parle. C'est dans le Bhāṣya, le commentaire qui lui est associé, que les définitions précises apparaissent.

Ce choix n'est donc pas un absolu théologique mais une simplification pédagogique, centrée sur ce que la plupart des textes ont en commun : ahiṃsā, satya, asteya et brahmacarya reviennent presque partout. Ce noyau commun n'est pas un hasard. Ces quatre yama, complétés par aparigraha, recoupent presque exactement les cinq grands vœux du jaïnisme, dans le même ordre. Le jaïnisme, dont l'ascèse a profondément marqué le brahmanisme tardif, a vraisemblablement orienté ce choix. Le Yogasūtra précise d'ailleurs, en II.31, que ces yama constituent un « grand vœu » (mahāvrata), valable sans restriction de naissance, de lieu, de temps ou de circonstance, à la différence d'observances qui ne s'appliquent que dans certains contextes. C'est peut-être ce critère, plus que leur seul nombre, qui a guidé la sélection de Patañjali : les cinq qu'il retient sont ceux que rien ne vient jamais suspendre, alors que des qualités comme dāna ou siddhānta-śravaṇa, par exemple, supposent un contexte précis (avoir quelque chose à donner, avoir accès à un enseignement) pour trouver à s'exercer.

Aparigraha, justement, disparaît de plusieurs listes étendues, dont celle de la Haṭhapradīpikā, où il est remplacé par śauca, la pureté, pourtant classée du côté des niyama chez Patañjali.


Les dix yama et dix niyama de la Haṭhapradīpikā

Svātmārāma consacre les versets 1.17 et 1.18 de sa Haṭhapradīpikā à une liste élargie des yama et niyama. Aux quatre yama communs avec le Yogasūtra s'ajoutent kṣamā, la patience ou le pardon qui retient la réaction face à l'offense plutôt que de la nier ; dhṛti, la constance qui tient bon dans la durée d'un engagement ; dayā, la compassion active envers tout ce qui vit, à distinguer de kṣamā en ce qu'elle se porte vers l'autre plutôt que vers l'offense reçue ; ārjava, la droiture ou l'absence d'hypocrisie entre ce que l'on pense, dit et fait ; et mitāhāra, la mesure dans l'alimentation. Comme indiqué plus haut, śauca rejoint cette liste de yama, et aparigraha en est absent. Le Yajñavalkya Smṛti, en son verset 3.313, atteste lui aussi de cette liste de dix yama, ce qui confirme qu'elle ne tient pas d'une invention tardive propre au Haṭha Yoga, mais d'une couche bien plus ancienne et largement partagée du brahmanisme ascétique.

Du côté des niyama, tapas et santoṣa restent communs aux deux traditions. S'y ajoutent āstikya, la confiance dans les textes et dans le réel ; dāna, le don ; īśvarapūjana, le culte rendu au divin ; siddhānta-śravaṇa, l'écoute des doctrines établies ; hrī, la modestie ; mati, la réflexion qui discerne et qui tranche entre des idées contradictoires ; et selon les éditions, japa, la récitation de mantra, ou vrata, le vœu tenu jusqu'à son terme.


Tarka : pas un yama ni un niyama

Tarka revient souvent dans les discussions sur ce qui « manquerait » au Yogasūtra. Le terme désigne le raisonnement, l'examen,la logique, ou la réflexion analytique tournée vers l'intérieur. Mais il appartient à une généalogie différente : celle du Ṣaḍaṅga Yoga, le yoga à six membres décrit dans la Maitrāyaṇīya Upaniṣad, antérieur au système de Patañjali. Ce texte énumère prāṇāyāma, pratyāhāra, dhyāna, dhāraṇā, tarka et samādhi, soit six membres et non huit.

Quand le système à huit membres s'impose avec le Yogasūtra (II.29), tarka disparaît de la liste, remplacé par āsana, tandis que yama et niyama sont distingués comme deux membres préliminaires à part entière. Tarka n'est donc pas un yama ou un niyama oublié : il appartient à une strate antérieure du même édifice, redessinée selon une autre logique. Le confondre avec un yama ou un niyama secondaire est une erreur de catégorie fréquente, qu'il vaut mieux nommer clairement plutôt que de la laisser circuler.

La racine de tarka n'a pourtant pas disparu du Yogasūtra. Patañjali l'utilise dans sa propre typologie du samādhi accompagné de cognition (saṃprajñāta) : vitarka, l'absorption sur un objet grossier soutenue par le raisonnement, qu'il distingue de nirvitarka, la même absorption dépouillée de cette activité réflexive ; vicāra, son équivalent sur un objet subtil comme le temps ou l'espace ; ānanda, la félicité qui se dégage quand l'objet s'efface devant la qualité même de l'expérience ; et asmitā, l'absorption dans la compréhension du Soi (Yogasūtra I.17, I.42-43). Tarka, en ce sens, n'a pas disparu : il s'est subdivisé et intériorisé dans la cartographie la plus fine de l'esprit que propose le Yogasūtra, qui retient comme membre autonome ce qu'il abandonne comme aṅga distinct.


Ce que tout cela change

Connaître ces variantes ne sert pas à multiplier les listes à mémoriser, ni à relativiser le travail de Patañjali. Cela protège plutôt d'une lecture figée. Les yama et niyama n'ont pas été révélés d'un bloc, intouchables, mais codifiés par un auteur qui a fait des choix, dans un contexte précis, pour des ascètes et des brāhmanas dont la vie différait considérablement de celle de nos élèves. Le rappeler n'affaiblit pas l'autorité du texte, mais en restitue l'épaisseur historique, et ouvre la possibilité d'aller chercher, chez Svātmārāma ou dans les Upaniṣads, des qualités que Patañjali n'a pas nommées mais que la tradition reconnaît tout autant : la patience de dhṛti, la mesure de mitāhāra, l'écoute de siddhānta-śravaṇa.



Pour celles et ceux qui souhaitent approfondir cette lecture des textes fondateurs du yoga, au-delà des résumés que l'on trouve habituellement dans les formations, l'Académie de YogaVidya propose un travail suivi sur les sources et leur transmission.

Alex Blake

Alex Blake est enseignant de yoga et formateur de la nouvelle génération de professeurs dans ce domaine.

Formé à de nombreuses écoles et lignées sur le travail du souffle, des postures et de la méditation, et passionné par les ponts qu’il est possible de faire entre ces pratiques ancestrales et les sciences modernes, il prône un yoga épuré, synonyme de curiosité et d’exploration, et à la portée de tous.

Il est également l’auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet.

https://www.alexblakeyoga.com
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